Les Dialogues d'Utopia (2018/...), Turquie

Les Dialogues d’Utopia – Premiers jours – France/Italie/Grece/Turquie

Utopia – 4 juin 2018

 

Huit jours !!! Le voyage est lenteur qu’il a dit. Le voyage commence lorsque l’on s’arrête qu’il a dit. En attendant, moi, cela fait 8 jours que j’attends, 8 jours d’ennui dans cette cour où il m’a abandonnée dans la petite ville de Çeşme sur la côte Egéenne de la Turquie.

J’occupe mon temps à observer les enfants jouer au foot autour de moi. J’ai bien essayé d’engager la conversation avec l’un d’entre eux, mais je ne parle pas le Turc et lui ne parlait pas le français. Pourtant, j’aime bien discuter avec les enfants. Il n’y a d’ailleurs qu’eux qui me comprennent. Les adultes ont perdu cette capacité, je ne sais pas trop pourquoi. Jean-Jacques dit que c’est parce qu’ils ne savent plus rêver, qu’ils ont oublié le Peter Pan qui sommeille en eux. Je ne suis pas trop sûre de comprendre ce que cela veut dire.

Un ballon lancé un peu trop fort, vient me percuter en plein phare. Mehmet qui me surveille du haut de son balcon leur dit de faire attention. De temps en temps, il vient me voir. Il a eu plusieurs propositions d’achat durant ces quelques jours. Je me dis qu’il devrait accepter. Au moins, mon nouveau propriétaire ne me laisserait pas me morfondre dans cette cour.

 

Jean-Jacques – 4 juin 2018

La nuit est douce à Izmir. La houle vient mourir à mes pieds dans un rythme lent. Autour de moi, la jeunesse se promène, la jeunesse rie, la jeunesse s’aime. J’observe un couple s’enlacer. Elle a l’air amoureux. Lui, je n’en suis pas certain. La scène a de quoi surprendre : nous sommes en plein Ramazan[1]dans un pays musulman. Mais à Izmir peu sont ceux qui semblent le respecter. A midi, les restaurants sont pleins. Le soir, les bouteilles de Rakı[2]trônent sur les tables. D’ailleurs, je n’ai vu presque aucune femme voilée. Cela me fait sourire lorsque je pense aux débats passionnés que l’on a en France sur le sujet.

Izmir, Smyrne l’œil de l’Asie, Smyrne la Perle du levant ou encore Smyrne l’infidèle, Smyrne la sulfureuse. Smyrne, le parfait mariage de l’Orient et de l’Occident. La croisée des religions où durant des siècles tous les peuples de la Méditerranée sont venus faire commerce et chercher fortune. Une ville au destin tour à tour magnifique et tragique. Une ville dans laquelle les massacres succèdent aux périodes fastes mais qui telle le phénix se relève toujours de ses cendres, au sens propre du terme puisque le dernier incendie qui détruisit quasi-totalement le centre-ville date de 1922.

D’où je suis[3], je peux observer les lumières qui entourent la baie. La ville escalade les collines situées aux alentours. Certaines zones restent cependant vierges de tout éclairage. Des terrains militaires peut-être ? Il faut dire qu’ils sont nombreux dans le coin. L’ennemi ancestral n’est pas loin. L’ile de Chios, située à quelques encablures d’Izmir est en effet grecque, héritage des négociations qui eurent lieu après la première guerre mondiale. Les ottomans s’étaient alors rangés aux côtés des allemands et le Traité de Sèvres (1920) acta le démembrement total de ce qui fut le dernier grand empire de l’époque moderne. Cela marqua la fin du temps des Sultans et l’avènement d’une nouvelle Turquie sous l’égide de Mustafa Kemal Pacha Atatürk, grand héros National qui reprit une partie du territoire aux termes de batailles sanglantes. Le Traité de Lausanne de 1923 permit de fixer les frontières actuelles.

Pourtant mon esprit est loin de ces considérations historiques. Il s’évade, il se souvient d’une autre nuit à Izmir, il y a plus de 30 ans. Il y avait cette petite fille, elle devait avoir 12 ou 13 ans. Nul sourire n’éclairait son visage. Elle avait même un petit air grave.

Derrière moi, j’entends le sifflement nerveux d’une ligne que vient de lancer un pêcheur. Un instant je songe à changer d’endroit. Je n’ai pas trop envie de me prendre un hameçon. Mais la nuit est si douce et le lieu si propice à la rêverie que je renonce.

Mon esprit revient définitivement en 1987. Je la revois.

Elle tourne la tête vers moi. Nos regards se croisent mais dans la pénombre de la nuit, je n’arrive pas à distinguer la couleur de ses yeux. Elle a les cheveux noirs et courts. L’ovale de son visage m’est étrangement familier. Un instant, je songe à l’aborder, à lui demander son prénom. Mais, pris d’un sentiment de panique, je renonce. Si c’est elle, que vais-je lui dire ? Connaît-elle mon existence ? Je continue mon chemin. Autour de moi l’animation est intense malgré l’heure tardive. A ma gauche, un enfant vend des Simits[4], sorte de petits pains circulaires couverts de graines de sésame. J’adore cela. D’un coup, je fais demi-tour. Il faut que je sache. Je retourne vers la petite fille. Mais déjà, elle est partie. Désespéré, je la cherche du regard. En vain. Je n’ai que peu d’informations. Un prénom, Özlem et une partie d’adresse. Tard dans la nuit, je reviens à l’hôtel. Dominique, mon copain d’enfance avec lequel j’ai entrepris ce voyage, m’interroge du regard. Je hausse les épaules et vais me coucher sans un mot. Lorsque je me réveille le lendemain, j’ignore qu’il me faudra désormais attendre plus de 30 ans.

 

 

Utopia – 19 mai 2018.

 Enfin le départ, le vrai. Jean-Jacques s’active autour de moi. Il me charge. Lorsque je le vois arriver avec un gros sac jaune, je me retiens de protester. Mais lorsque je le vois attacher deux énormes pneus tout-terrain au-dessus du sac, je peste intérieurement. Il m’avait pourtant promis de voyager léger et je me retrouve de nouveau chargée comme une mule. Incorrigible ! Mais je ne suis pas trop inquiète, je le connais, il va se débarrasser du surplus petit à petit. Le plus important, c’est de partir ! Enfin ! Quatorze ans que j’attends cela !

J’observe son père. Il a l’air inquiet. Un départ est toujours plus difficile pour ceux qui restent. Une fois l’être aimé parti, il ne leur reste que l’angoisse de l’absence et l’incertitude du lendemain.

Cette fois, c’est l’heure. Il revient dans sa tenue de motard flambant neuve. Je me dis qu’elle ne va pas le rester longtemps. Inquiète, je le vois s’installer. Il a du mal à se mettre en selle et doit s’y reprendre à deux fois. Pas de doute, il a vieilli. Lorsqu’il s’assied, je me dis qu’au poids des ans, s’est également ajouté celui des kilogrammes.

La première étape est très courte. Il s’arrête au restaurant d’un petit village médiéval, Bassoues. Son père et des cousins l’y rejoignent. Dernier repas familial avant longtemps. Ensuite ce sera une halte de trois jours à Toulouse avec ses amis de toujours : Dominique et Rachida.

Le 22 mai, enfin nous repartons. Je piaffe. Les trois premiers jours, il ne desserre pas les dents. Il peut être taciturne parfois et mes tentatives de discussion le soir au bivouac restent vaines. Petites étapes du reste : 150 km le premier jour, 200 le 2ème  jour et 300 km le 3ème jour. Ce n’est qu’au 4èmejour de bivouac que je me décide à rompre la glace. Nous nous sommes arrêtés le long d’une route fermée dans les Alpes Italiennes.

La tête levée, il regarde la falaise au-dessus de nous.

  • Qu’est-ce que tu regardes ?

Il ne tourne même pas la tête.

  • Hé, Ho, tu m’entends oui ? Ou alors en vieillissant tu es devenu sourd également ?
  • Il se retourne, le sourire aux lèvres.
  • Ah ! ravie de constater que tu sais encore sourire. Parce que depuis 3 jours, je m’emmerde.
  • Eh ! Reste polie, s’il te plaît.
  • Si je veux ! Et donc que regardes-tu ?
  • Tu n’as pas changée toi, toujours ce fichu caractère. Rien de spécial. Je me disais que des rochers pourraient nous tomber dessus durant la nuit. On n’est pas très bien placés. Regarde ce qu’il reste de la maison là-bas.

De fait, il a raison, les énormes éboulis rocheux à 100 mètres de là en témoigne.

  • Que fait-on alors ? On bouge ?
  • Non, on reste. La probabilité est faible et il est trop tard de toute façon.

Il n’empêche que durant la nuit, j’entends quelques roches débouler la pente.

Le lendemain, ce sont des pèlerins à pieds qui nous réveillent. Ils montent dans une chapelle dans les montagnes pour assister à une messe. La plupart semblent interloqués en nous voyant. Et ils restent carrément bouche bée, lorsqu’il leur dit que nous allons en Mongolie.

Cette fois il semble décidé à avancer. Alors que jusqu’à présent nous n’avions emprunté que des petites routes secondaires, il rejoint l’autoroute. Je m’élance ! Enfin je peux donner toute la mesure de mes 1000 cc. Je suis d’accord, le voyage est lenteur, mais une petite pointe de vitesse de temps à autre, cela fait du bien, non ? Cela permet de se dégourdir les roues. Mais d’un coup, alors que je roule à un bon 140 km/h, je sens que quelque chose cloche. Attentif à la moindre de mes vibrations, il s’en rend compte également et s’arrête à la prochaine aire de repos. Ma poignée d’embrayage est toute molle. Il descend et commence à m’ausculter.

  • Que t’arrive-t-il encore ?

Penaude, je réponds :

  • Je ne sais pas. J’ai l’impression que quelque chose a lâché.
  • C’est vrai que tu vibres beaucoup. Ah ! Ça y est, j’ai trouvé. Le contre-écrou de réglage de ton embrayage s’est desserré. Ce n’est rien, le plus long va être de te décharger pour accéder aux outils.

Une heure après, le problème résolu nous repartons. Mais nous avons perdu du temps, et c’est dans le noir que nous chercherons un bivouac dans des collines escarpées non loin de Maranello, le fief de Ferrari. Finalement, nous trouvons refuge entre un cimetière et une église, derrière une haie. Il s’endort comme une masse. Je veille. Vers 4 heures du matin, le curé qui rentre chez lui à pieds s’arrête, interloqué devant nous, puis après une hésitation poursuit son chemin. Je me demande bien quand même ce qu’un curé fait dehors à une heure pareille.

Le lendemain matin, nous nous arrêtons près du musée Ferrari le temps d’un petit déjeuner et de quelques photos. Je ne suis pas peu fière de constater que les touristes me regardent autant que les belles Ferrari garées à côté de moi.

Le soir, nous embarquons à bord d’un ferry dans le port d’Ancône. Je n’aime pas les ferries. J’y reste enfermée à fond de cale, il y fait chaud, et cela bouge dans tous les sens. Lui, monte sur le pont.

Nous débarquons le lendemain à Igoumenista en Grèce. Il a prévu d’y prendre un second ferry jusqu’à Çanakkale. Hélas, rapidement, il apparaît que cette ligne n’existe plus.

Je me moque :

  • Ah, il est beau le baroudeur. Quelle préparation !!

Sans se démonter, il me répond :

  • C’est cela, le voyage, tu le sais bien.

Quelques minutes plus tard, il revient vers moi :

  • Une petite virée jusqu’au Pirée à Athènes, cela te dit.

Je saute de joie

  • On part ?
  • Hé ! Minute ! Laisse-moi le temps de prendre un petit-déjeuner.
  • Pfff, si on devait passer autant de temps à remplir mon réservoir qu’à remplir ton estomac, il nous faudrait dix ans pour faire ce voyage !!!
  • Garce !

Et sans plus m’adresser la parole, il s’installe dans un fauteuil du bar devant lequel je suis garée….

Mais j’avais raison. Il a tellement perdu de temps le matin, que la nuit nous surprend une fois de plus avant que nous n’ayons pu trouver un emplacement de bivouac. Et, têtu, il s’obstine de nouveau à essayer de trouver l’endroit idéal dans des collines escarpées. Cela grimpe sec. Très vite, le goudron laisse place à un petit chemin de terre. Je peste.

  • On va se casser la gueule avec tes conneries. Il n’y a rien de plat par ici !

Mais il continue sans répondre. D’un coup, un troupeau de moutons nous fait face. Le jeune berger qui les conduit, entrainé par la pente, s’arrête à notre niveau dans une glissade. Il lui demande s’il est possible de planter une tente un peu plus haut. Le berger ouvre des yeux ronds. Camper là-haut ?! Non, Impossible ! trop raide ! Il faut aller dans la vallée. Et il continue son chemin courant après ses bêtes.

  • Tu vois, je te l’avais dit ! C’est trop raide ! Même les chèvres descendent pour la nuit !
  • Ce ne sont pas des chèvres mais des moutons, espèce de bourrique !
  • C’est pareil ! Maintenant, il faut faire demi-tour ! Et dans le noir avec cette pente, tu vas nous mettre par terre !

Mais malgré le poids des ans, il n’a pas trop perdu la main et nous redescendons sans encombre. Finalement, nous trouvons refuge dans un champ dont nous sommes délogés, presque avec des excuses, le lendemain matin par un autre berger au visage sculpté par le soleil et les années.

Le soir, nous arrivons juste à temps pour embarquer sur le deuxième ferry à destination de l’île de Chios. Je me retrouve de nouveau à fond de cale.

Cette fois, il fait encore nuit, lorsqu’il vient me chercher pour débarquer. Il s’installe dans un petit café sur le port.

  • Et maintenant, on fait quoi ?
  • On attend un ferry pour Çeşme.
  • Et ensuite ? On va directement vers la Géorgie ?
  • Non, je vais rester quelques jours à Izmir.
  • Pourquoi faire ? On est déjà en retard non ?

Son regard devient trouble, il semble absent d’un coup. Puis après un long, très long silence, il me raconte cette rencontre manquée il y a 30 ans. Il me raconte cette sœur qu’il ne connaît pas.  Elle est Turque et vit à Izmir. Par un incroyable hasard du destin, elle l’a retrouvé quelques semaines avant notre départ pour l’Est. Il me confie :

  • Tu vois, je savais que le début de ce voyage allait être un retour vers mon passé, mais je ne m’attendais pas que cela soit à ce point.
  • Tu vas rester combien de temps ?
  • Je l’ignore. Quelques jours, cela sera toujours trop long par rapport à mon planning initial, mais beaucoup trop court pour rattraper 40 ans d’absence.
  • Cela sera un début.
  • Oui, un début, tu as raison

 

 

 

 

 

[1]Le Ramadan en Turquie se dit Ramazan

[2]le ı (i sans le point) se prononce « e ». Il faut donc prononcer Rake et non Raki

[3]Karsıyaka « l’autre côté de la baie »

[4]Le « simit » est l’un des plus anciens bagels, un pain de forme circulaire, qui date de l’Empire ottoman. L’origine du mot simit viendrait en 1525 de la langue arabe « samīd » qui signifie le pain blanc.

 

 

 

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